Des femmes du Nord-Ouest camerounais lancent à Bamenda un réseau de médiation couvrant 34 arrondissements pour bâtir la paix après dix ans de crise anglophone. Bamenda, carrefour d’une nouvelle volonté de paix
Près de dix ans, c’est le temps que dure la crise sociopolitique qui déchire les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest du Cameroun. Dix ans de violences, de déplacements, de deuils et de silences forcés. Pourtant, à Bamenda, quelque chose a changé : des femmes ont décidé de ne plus attendre que la paix leur soit rendue. Elles ont choisi d’aller la chercher, arrondissement par arrondissement.
Réunies sous l’égide de l’ONG Mother of Hope Cameroon, elles viennent de lancer un réseau régional de médiation couvrant la totalité des 34 arrondissements du Nord-Ouest. Une initiative rapportée par la CRTV, qui marque une étape inédite dans la mobilisation des femmes comme actrices de terrain de la réconciliation.
Une architecture de proximité
Le pari de ce réseau est simple dans sa forme, ambitieux dans sa portée : ancrer la médiation là où les institutions peinent à s’imposer. Dans les marchés, les quartiers, les villages, les zones rurales enclavées où la méfiance envers les acteurs extérieurs reste profonde.
Les femmes mobilisées sont issues des communautés elles-mêmes. Leur rôle : détecter les tensions naissantes, créer des espaces de dialogue entre voisins, familles ou communautés divisées, et contribuer à restaurer la confiance dans des localités profondément blessées. Elles ne sont pas des négociatrices venues de l’extérieur. Elles sont les filles, les mères, les voisines de ceux qu’elles cherchent à rapprocher.
Cette logique de reconstruction par le bas repose sur un constat que trop de processus de paix formels ignorent : les femmes sont au cœur de la vie communautaire, mais restées trop longtemps aux marges des mécanismes officiels de résolution des conflits. Ce réseau entend corriger cette anomalie.
Les premières victimes d’une crise qui dure
Pour comprendre pourquoi cette mobilisation est nécessaire, il faut mesurer ce que la crise anglophone a réellement coûté à ces femmes.
Le tableau est sombre. Dans un rapport publié en février 2022, International Crisis Group documente l’impact dévastateur du conflit sur les populations civiles des régions affectées. Les femmes et les enfants y figurent parmi les victimes les plus exposées, représentant une part majoritaire des personnes déplacées à l’intérieur du pays.
Beaucoup se retrouvent soudainement seules à la tête de foyers entiers, sans ressources stables, sans logement sécurisé, parfois sans papiers d’identité. Cette dernière réalité, souvent sous-estimée, a des conséquences concrètes et immédiates : impossibilité de circuler librement aux points de contrôle, accès bloqué aux soins, aux écoles, aux aides humanitaires, aux démarches administratives élémentaires.
La crise a aussi exposé les femmes et les adolescentes à des formes graves de violences : abus dans les zones de conflit, exploitation dans les villes de refuge. Depuis l’intensification des affrontements en 2018, des milliers de femmes ont fui les régions anglophones vers Douala, Yaoundé et d’autres centres urbains francophones. Ce déracinement forcé a plongé nombre d’entre elles dans une précarité extrême, les rendant vulnérables à de nouveaux dangers dans des environnements qu’elles ne connaissent pas.
La paix, bien plus que l’arrêt des armes
Ce que cette crise a appris, c’est que la fin des violences ne suffit pas à rétablir une vie normale. La paix, la vraie, suppose un travail de reconstruction long et multidimensionnel : retrouver ses papiers, reprendre une activité économique, scolariser à nouveau ses enfants, renouer des liens sociaux brisés, récupérer une dignité abîmée.
C’est précisément dans cet espace que les femmes médiatrices du Nord-Ouest veulent intervenir. Non pas comme substituts aux institutions, mais comme relais indispensables entre la réalité vécue sur le terrain et les efforts de pacification plus globaux. Leur force, c’est leur connaissance intime des communautés, des codes locaux, des souffrances particulières de chaque localité.
Des victimes devenues actrices
Il y a quelque chose de profondément juste dans cette démarche. Les femmes du Nord-Ouest n’ont pas attendu que le monde les reconnaisse comme victimes pour agir en bâtisseuses. Elles transforment une expérience collective de la douleur en énergie de reconstruction.
Ce réseau de 34 arrondissements n’est pas seulement un dispositif de médiation. C’est une déclaration : la paix ne se décrète pas depuis les sommets, elle se construit à hauteur d’homme et de femme dans chaque communauté, chaque foyer, chaque conversation difficile que quelqu’un accepte d’avoir.
Dans une région où la crise a fracturé les familles, exilé des quartiers entiers et semé une méfiance durable entre voisins, ces femmes choisissent de faire le chemin inverse. Elles avancent vers le dialogue là où d’autres ont reculé. Elles tendent la main là où le conflit a appris à se méfier.
C’est peut-être là, dans cet effort discret et déterminé, que se joue une partie de l’avenir du Nord-Ouest camerounais.









