Portrait du nouveau président de l’Assemblée nationale camerounaise, Théodore Datouo. De l’importation de matériaux aux coulisses du pouvoir, retour sur le parcours hors norme de cet homme d’affaires devenu figure politique incontournable.
Il n’y a pas eu de bruit, pas de coup d’éclat. C’est en silence, avec la précision d’un horloger, que le perchoir de l’Assemblée nationale camerounaise a changé de propriétaire. Dans la grande salle du Palais des verres Paul Biya, l’histoire s’est écrite sans fracas, mais avec une portée politique immense. Les députés du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), fidèles à la consigne venue d’en haut, ont élu celui qui n’était encore qu’un cinquième vice-président discret. Nom : Théodore Datouo. Score : 133 voix sur 147, soit plus de 90 % des suffrages.
Loin des tribuns passionnés qui enflamment les hémicycles, c’est un stratège de l’ombre, un homme de réseaux et de patience, qui vient de s’emparer du deuxième poste de l’État. Derrière ce nom, qui succède à celui de Cavaye Yéguié Djibril, détenteur du record de longévité au perchoir depuis 1992, se cache un parcours aussi riche que méconnu du grand public. Portrait d’un bâtisseur, entre poudre d’or économique et réalités du pouvoir.
Du comptoir commercial au cercle des décideurs
Avant d’être une figure politique des Hauts-Plateaux, dans la région de l’Ouest, Théodore Datouo a longtemps eu la poussière des chantiers et l’odeur des ports comme horizon. Né le 5 juillet 1960 à Nkongsamba, originaire de Bangou, ce chef d’entreprise n’a jamais cessé de cultiver une double casquette : celle de l’homme d’affaires et celle du notable.
Lorsqu’il décroche sa licence en sciences économiques, option gestion des entreprises, à l’Université de Yaoundé en 1986, il ne se précipite pas vers la politique. Il préfère les terrains vagues, les négociations commerciales et les flux tendus. En 1987, il prend les rênes de la société EDA, spécialisée dans l’importation de matériaux de construction. Très vite, il élargit son horizon bien au-delà des frontières camerounaises. Direction Libreville, au Gabon, où il dirige le Comptoir commercial d’Afrique, avant de prendre la tête de Big Shop Company.
Mais le tournant décisif de sa carrière entrepreneuriale survient en l’an 2000. À cette époque, il devient le patron de la Société équatoriale du bois, une filiale du groupe Big Shop. Là, il met la main à la pâte sur un projet titanesque : le pipeline Tchad-Cameroun.
Sa branche logistique et transport intervient comme sous-traitant sur ce chantier phare, un passage obligé pour tous ceux qui comptent dans le milieu des affaires en Afrique centrale.
Cette période forge sa réputation d’opérateur économique solide, un atout majeur dans un pays où l’économie et la politique sont souvent les deux faces d’une même pièce.
La politique, une affaire de patience
Pendant que ses affaires prospèrent, Théodore Datouo observe. Il n’entre dans l’arène politique qu’en 2002, presque par la petite porte, comme député suppléant. Une entrée en matière discrète, presque timide, mais calculée.
Dans les Hauts-Plateaux, il commence à tisser sa toile. Là où certains brûlent les étapes, lui préfère arroser les racines.
En 2007, il devient président de la section RDPC des Hauts-Plateaux Sud. Cette année-là, il troque son statut de suppléant contre celui de député titulaire. À partir de là, sa progression suit une courbe ascendante, aussi régulière que celle des entreprises qu’il dirige.
2011 est une année charnière : il entre au comité central du RDPC, le saint des saints du parti au pouvoir. Réélu député en 2013, il accède ensuite au bureau de l’Assemblée nationale en tant que vice-président.
Les mandats s’enchaînent, les responsabilités s’accumulent. En février 2020, il est reconduit, installé confortablement dans les rouages les plus sensibles de l’institution.
L’ombre tutélaire de Cavaye
Dans ce milieu où la confiance vaut plus que l’or, Datouo a su trouver un mentor de poids : Cavaye Yéguié Djibril, l’ancien président de l’Assemblée.
En 2017, ce dernier lui confie un dossier brûlant : la présidence du comité de suivi de la construction du nouveau siège de l’Assemblée nationale.
À première vue, ce n’est qu’un chantier. Mais dans le microcosme de la haute assemblée, piloter cette construction revient à devenir le dépositaire des secrets de la maison. C’est un signe de confiance absolue.
En gérant les murs du futur siège, Datouo s’est imposé comme un rouage central du fonctionnement interne.
Lorsque Cavaye Yéguié Djibril doit passer la main, la logique interne du RDPC a fait le reste : c’est l’homme de confiance, l’homme des missions délicates, qui hérite du perchoir.
Une victoire entre consolidation et transition
Aujourd’hui, Théodore Datouo incarne la nouvelle figure de proue d’une institution en suspens. Sa promotion intervient dans un contexte institutionnel particulier, marqué par la prorogation du mandat des députés via la loi du 24 juillet 2024.
Le renouvellement de la Chambre plane encore comme une épée de Damoclès sur les équilibres politiques.
Cette élection, bien que confortable, est donc une victoire à double lecture. D’un côté, elle couronne une vie de patience, un parcours où l’entrepreneuriat a servi de tremplin au pouvoir.
De l’autre, elle pourrait n’être qu’une étape transitoire, une mise en place avant les grands arbitrages politiques à venir. Pour l’instant, le nouveau maître des lieux, fort de ses réseaux d’affaires et de son ancrage local, peut savourer.
Mais dans le grand jeu politique camerounais, nul doute que Théodore Datouo, l’homme qui a bâti sa vie sur le concret des matériaux et la fluidité des réseaux, gardera un œil sur l’horizon.










